Sortie de mon premier roman : L’araignée et les volets de bois
Depuis que je suis rentré dans le monde de la moto, je n'ai eu de cesse d'aller voir ailleurs au guidon de mes montures. Bien avant de les chevaucher, je les avais assimilées à de merveilleux moyens de transport.
La nature humaine est bien faite. Elle a une faculté d'adaptation qui lui permet de faire face aux changements extérieurs qui émaillent sa vie. C'est la réflexion que je me fais alors que j'ai quitté les montagnes de la Karakoram Highway entre la Chine et le Pakistan et que j'ai pris la direction de l'ouest annonçant le chemin du retour.

Ce matin, je quittais le village d'Illizi au lever de soleil et, alors que le jour décline après ces 168 kilomètres parcourus à 30 km/h maximum, je cherche un endroit où je pourrai passer la nuit.

Au cours de ma petite et heureuse enfance, je me souviens des soirées dans la maison de mes grands-parents au coeur de ce village corrézien. Parfois, quand le repas était terminé, je m’éclipsais avec mon frère laissant les adultes à leur conversation.

Cela sonnait comme une évidence. Ma Honda 125 qui se languissait depuis trois ans au fond du garage familial était la moto idéale pour réaliser le projet de voyage naissant.

Sust. 3500 mètres d’altitude. La frontière chinoise est tout près, à 80 kilomètres de là. Nous sommes au début de la chaîne himalayenne. J’éprouve le même sentiment d’éloignement que j’ai pu ressentir dans les étendues du Sahara. Justement, comme là-bas, se pose le problème de l’essence.

La vision de Zaoutallaz au loin sonne comme une délivrance. Et plus encore la présence de quatre motos devant la petite maison qui semble faire office de restaurant alors que je pénètre dans ce village perdu au milieu du désert.

Sortie de la ville. Devant moi, une ligne droite sans fin. J’aime cet instant. Quitter un endroit où j’ai passé quelques heures ou quelques jours pour m’engouffrer dans un terrain inconnu.

Hamid a choisi de s’arrêter ici pour la nuit. Hier, j’ai laissé ma moto dans le camping de Djanet. Il m’était impossible de poursuivre mon chemin à son guidon pour visiter l’immensité du désert du Tassili N’Ajjer.

Au cours des mois précédant mon départ, j’avais rêvé de cet endroit en consultant la carte Michelin n°745 qui avait pris place sur le parquet de mon salon. A genoux sur le papier déplié, je me délectais à l’avance de ce désert blanc égyptien.

Erfoud. Départ aux aurores pour tenter de profiter d'une relative fraîcheur. A allure réduite, nous quittons la petite ville du sud marocain. La tension est palpable sur la selle de la 125, aussi bien du coté du pilote que de la passagère.

Je sors de mon sommeil. Je n’ouvre pas les yeux, juste les oreilles. Le village se réveille et les bruits du petit matin me parviennent, étouffés par le mur d’enceinte.

Après avoir refermé la porte du garage, c'est le départ, les premiers tours de roues dans les faubourgs de la ville au petit matin. La traversée des Pyrénées avant de basculer en terre hispanique. Les tapas avalés rapidement dans les auberges en bord de route, les soirées animées dans les bars jusque tard dans la nuit. La découverte de l'Andalousie révélant les traces du passage des Arabes dans la région.

Tassili N’Ajjer. La piste alterne les passages sablonneux et la tôle ondulée usante pour la moto et son pilote. Justement, alors que la journée s’étire, debout sur les repose-pieds, j’essaie de « lire » l’état du terrain ; droite ou gauche, j’hésite un instant et ma moto traduit mon incertitude en plantant la roue avant dans le tas de sable séparant les deux pistes.

La piste serpente au milieu des pics rocheux. Autour de nous s'élèvent les montagnes du Hoggar. Je peine à diriger ma moto, une routière peu adaptée à de telles conditions.

Mars 2002. Deuxième jour à tourner le dos au soleil levant. C’est pourtant vers l’est que doit me conduire mon voyage. Katmandou est ma destination. Mais, hier matin, à Téhéran, les autorités iraniennes ont refusé l’extension de mon visa.

Septembre 1985. Dans ce poste frontière entre le sud de la Tunisie et l'Algérie, j'ai la boule au ventre. Je ne peux retirer de mon esprit les mises en garde répétées des personnes de notre entourage notamment celles des pieds noirs ayant vécu les atrocités d'une guerre qui ne disait pas son nom.

Ma petite moto parcourt les quelques kilomètres du no man’s land entre le Maroc et l’Algérie. J’ai quitté ce matin la ville endormie de Figuig et j’ai choisi ce poste frontière plutôt que celui situé au nord du pays car je l’espère plus calme.
