La piste serpente au milieu des pics rocheux. Autour de nous s'élèvent les montagnes du Hoggar. Je peine à diriger ma moto, une routière peu adaptée à de telles conditions.

Cela fait maintenant plusieurs heures que nous avons quitté Tamanrasset en compagnie de quelques motards rencontrés au camping . Les arrêts sont nombreux pour récupérer de la fatigue qui s'installe progressivement. Moments de répit bienvenus au cours desquels j'en profite pour admirer le paysage grandiose qui nous entoure. Pas la moindre végétation à l'horizon, c'est un monde minéral qui s'offre à nous. Je sais que, une fois au guidon, seule la lecture de cette piste éprouvante retiendra mon attention.
La journée s'avance, le dénivelé devient de plus en plus important. Mon moteur s'essouffle. Est-ce dû à l'altitude ? Sous mon casque, l'inquiétude s'installe. Peu après, la moto perd de sa puissance. Un des motards du groupe s'arrête à ma hauteur et embarque ma passagère sur son trail. Je poursuis seul mon chemin de croix vers l'ermitage du Père de Foucauld tant convoité, perché là-haut, à 2780 mètres d'altitude. Encore un petit effort, je sens l'arrivée proche. Mais, à la sortie d'une épingle, le V-twin devient étrangement absent, je saute de la moto et cours à coté d'elle dans un ultime effort. Elle peine à monter. Soudain, le moteur s'éteint et l'angoisse m'étreint.
Après un long moment de doute, je m'attaque au démontage des bougies, noires comme la suie. Je les nettoie, contrôle mon filtre à air et arrache le bas qui l'entoure. A priori, son installation en vue de le protéger des entrées de sable n'était pas la meilleure des idées… Ma Honda redémarre et je ressens un profond soulagement. Une panne dans une endroit aussi isolé avait quelque chose d'effrayant.
J'ai parcouru de nombreux pays au guidon de mes motos et, dans les endroits les plus isolés, j'ai parfois eu cette peur enfouie au fond de moi de voir ma monture m'abandonner en refusant de poursuivre sa route. Piètre mécanicien, j'ai toujours eu une pensée pour mes motos en souhaitant (et en leur demandant parfois dans les moments de grand doute où je n'hésite pas à leur parler!) qu'elles m'emmènent jusqu'au terme de mon voyage. Et, par chance, ce fut le cas.
J'ai lu dans des récits de voyage que des pannes avaient permis de faire de nouvelles rencontres, de donner une orientation nouvelle au périple. Il n'empêche; les motards que j'ai rencontrés obligés de mettre une longue parenthèse à leur voyage ne m'ont jamais paru heureux de devoir subir cet imprévu. Bloqués par leur monture hors d'état de marche, j'ai vu chez eux un mélange de désarroi et d'énervement devant ce contretemps dont ils ne maîtrisaient pas la durée. Et je ne parle pas de ceux ayant dû rentrer chez eux par avion en laissant leur moto sur place...
Personnellement, je dois reconnaître ma grande reconnaissance envers mes motos qui, chaque jour, m'emmenaient un peu plus en avant, sous des chaleurs extrêmes, sur des pistes accidentées ou face à l'attaque de vents de sable violents. Grâce à elles, j'ai pu consacrer toute mon énergie à profiter des multiples rencontres, élément clef d'un voyage.
Et je garde un souvenir ému de cette journée lorsque, dans cette ligne droite interminable au milieu des étendues sablonneuses du sud de l'Algérie, le moteur de ma Honda XLV 750 s'était éteint, de la longue marche sous le soleil à la pousser jusqu’au petit village, de la réparation de fortune du seul mécanicien présent dans cet endroit désert (avec deux câbles électriques traînant au fond du garage qui, branchés directement sur la batterie, avaient permis de faire fonctionner la pompe à essence muette à cause du boîtier électronique en train de lâcher) et de ma remontée sur Alger. Arrivé à Marseille, la raison me dictait une halte chez le concessionnaire local mais, mû par je ne sais quelle obstination, j’avais poursuivi ma route jusqu’à Tarbes. Etape interminable à l’écoute de mon moteur qui refusait de dépasser 100 km/h et énorme soulagement quand je pénétrai enfin dans le garage familial à Tarbes. Le lendemain, j’allai chez mon concessionnaire. Alors que j’étais au feu rouge, à 50 mètres de ma destination, mon moteur s’éteignit… définitivement. Et c’est à la poussette que j’apportai ma moto à mon mécanicien préféré, l’esprit léger. Même blessée, ma fidèle monture m’avait ramené au bercail !
