Sortie de mon premier roman : L’araignée et les volets de bois

La piste

Erfoud. Départ aux aurores pour tenter de profiter d'une relative fraîcheur. A allure réduite, nous quittons la petite ville du sud marocain. La tension est palpable sur la selle de la 125, aussi bien du coté du pilote que de la passagère.

 

 

Car un baptême s'annonce, celui de la piste. Pour la première fois, nous nous apprêtons à quitter les routes balisées rassurantes pour cette inconnue.

 

Hier, une première tentative s'est soldée par un échec. Peu après le départ, la traversée acrobatique d'un oued en crue a marqué la fin prématurée de l'étape du jour. Outre le fait que nous avions pris la mauvaise direction, j'avais alors constaté que notre lourd chargement était venu à bout de la résistance de notre porte-bagages.

 

Erfoud nous avait donc accueillis une deuxième fois et, dans la cour surchauffée de notre petit hôtel, j'avais entrepris de démonter le porte-bagages pour le porter au ferronnier voisin. Quelques soudures plus tard (garanties 3000 kilomètres!), l'arrière de notre moto avait eu meilleure allure.

 

Je comprends très vite que la petite Honda va souffrir sur un tel terrain. Elle manifeste son mécontentement en nous renvoyant fidèlement tous les chocs qu'elle subit. Nous découvrons la tôle ondulée, fines vaguelettes dont la caractéristique première semble être de détruire tout véhicule ayant la malheureuse idée de la parcourir ! J'avais lu que le seul moyen d'éviter cela était de rouler à 80 km/h minimum mais avec une petite 125, en duo de surcroît, c'est mission impossible. Alors, stoïquement, nous encaissons les chocs et je réduis ma vitesse au maximum pour limiter leur impact.

 

Progressivement, la piste s'élargit . En fait, elle se multiplie et plusieurs possibilités s'offrent à nous. Le doute s'installe. Est-ce bien la bonne direction ? Nous nous arrêtons pour faire le point.

 

Un sentiment diffus s'insinue en moi. Mélange de vulnérabilité et d'émerveillement devant cette immensité désertique s'offrant à notre regard. Nul obstacle pour arrêter la vision. Je me sens poussière face à cet immensément grand.

 

Plus tard, j'arrête prudemment la moto devant un passage sablonneux. « Dans le sable, il n'y a pas d'autre solution que de maintenir les gaz en grand » m'a-t-on dit. Oui, d'accord, mais est-ce que les 11 chevaux du monocylindre vont suffire ? Nous optons pour la solution moins photogénique certes, mais également moins incertaine, de la passagère qui suit la moto à pied, voire pousse l'ensemble si nécessaire. Elle a le mérite d'éviter une éventuelle chute et cela n'a pas de prix pour moi !

 

Notre lent cheminement se poursuit, entrecoupé de haltes destinées autant à reprendre des forces qu'à tenter, sans trop de succès, de se repérer.

 

L'émotion nous submerge lorsque nous pénétrons enfin dans le village de Merzouga lové contre les majestueuses dunes de sable ocre.

 

Nous venons de parcourir 40 petits kilomètres mais qui ont pris dans notre esprit une dimension extraordinaire.

 

Au cours de cette étape, nous avons été traversés par des sentiments très forts : une solitude extrême, la peur de se perdre sur ce vaste terrain inconnu mais aussi une incroyable sensation de liberté.

 

Après cette première expérience marquante, j'ai eu à m'engager, souvent seul, sur des pistes perdues dans des immensités désertiques. A chaque fois, j'ai retrouvé ce même sentiment éprouvé entre Erfoud et Merzouga, où la peur se mélangeait avec une irrésistible envie de me lancer à l'assaut d'une terre aride abandonnée par l'homme. Car on ne sort pas de son environnement protecteur habituel pour plonger dans un monde incertain sans ressentir une légitime appréhension.

 

Mais, une fois cet obstacle franchi, c'est un grand moment de bonheur qui s'installe. Tout y est amplifié, ses joies et ses peurs les plus profondes. Les longues journées passées à traverser ce terrain hostile mais ô combien fascinant ont été parmi les moments les plus intenses de ma vie de motard, et même de ma vie tout court.

 

La piste est un monde à part pour le voyageur motard. Elle l'entoure avec tendresse dans ses bras ou l'enserre violemment mais elle n'est jamais indifférente.

 

Et elle laisse en nous des traces indélébiles.