L'imagination en voyage (tome 1) Imprimer
Index de l'article
L'imagination en voyage (tome 1)
chapitre 2
chapitre 3
chapitre 4
chapitre 5
chapitre 6
chapitre 7
chapitre 8
chapitre 9
chapitre 10
chapitre 11
chapitre 12
chapitre 13
chapitre 14
Toutes les pages

La journée tirait à sa fin; le ciel bas et lourd avait plombé la ville sans discontinuer. Chris quitta son
travail sans entrain, malgré l'approche du week-end. L'arrivée dans son petit appartement lui fit
l'effet d'un coup de massue. "Quelle tristesse!" pensa-t-il.
Pour tromper ce malaise qui le rongeait, il alluma la radio. Pas de chance, le journaliste annonçait un
nouvel attentat suicide d'un Palestinien.
Dans la cuisine, au fond de l'évier, la vaisselle sale attendait que l'on veuille bien s'occuper d'elle; un
vieux tas de linge froissé traînait près.... du casque intégral de Chris.

Entrée de maison marocaine

 


Ce fut comme un déclic dans sa tête. Tel un automate, il glissa quelques vêtements au fond de son
sac de voyage, sortit son matériel de camping de l'armoire. Une demi-heure plus tard, sa moto était
chargée et il se sentait déjà plus léger.


Le V-twin s'éveilla au premier coup de démarreur et, à allure modérée, il sortit de la ville
encombrée. Il se retrouva sans l'avoir vraiment décidé sur la route de Toulouse.
A partir de là, il oublia cette semaine interminable, son chef autoritaire, le rapport à terminer. Il était
un autre homme ou plutôt il redevint lui même sur cette route désertée par les automobilistes pour le
ruban monotone de l'autoroute voisine. Le froid était vif et le temps bas empêchait de voir les
Pyrénées au loin.


Chris sourit sous son casque; il retrouvait ses sensations, ce plaisir si particulier de sentir sa moto
obéir à une impulsion du corps, à une rotation du poignet droit, aux deux doigts appuyés sur le levier
de frein.
Pendant deux heures, il roula sans s'arrêter. La nuit le surprit mais quelques étoiles ça et là perçaient
le ciel. Il ne put retenir quelques larmes, mélange d'émotion trop longtemps retenue et du bonheur
de se retrouver sur cette petite route ariégeoise. Sans réfléchir, il décida de se rapprocher des
montagnes qui commençaient à se dessiner.
Quand la fatigue se fit plus forte, il ralentit à l'approche d'un village; un terrain de camping fermé lui
tendait les bras. Il contourna la barrière d'accès et installa rapidement sa tente. Le froid était vif et il
se glissa sans tarder dans son sac de couchage le ventre vide.


La nuit fut mouvementée, entrecoupée par de nombreux cauchemars, comme si son cerveau
procédait à un nettoyage en règle de tout ce qui le parasitait. Il quitta son sac de couchage très tôt.
La brume se dissipait lentement sur le village endormi, un chien errant s'approcha de lui le regard
confiant. Il fit courir sa main sur le pelage encore froid et s'assit près de lui, dans l'attente du jour
proche. Les premiers rayons de soleil franchirent le sommet de la colline qui surplombait le camping.
Il ferma les yeux le visage tendu en avant pour recevoir cette douce chaleur du matin et il resta
ainsi un long moment. A quelques centaines de mètres, le café ouvrit ses portes et il prit son petit
déjeuner.


Le patron entama la conversation; il l'avait vu arriver hier au soir et avait été surpris de le voir
camper avec un tel froid. Chris parla un peu du plaisir de la moto, du contact direct avec la nature,
de ce sentiment très fort de VIVRE au guidon d'un deux roues, de sa méfiance vis à vis d'un trop
grand confort. Au fur et à mesure qu'il parlait, sa voix devenait plus douce, plus chaleureuse; il sentait
que son interlocuteur l'écoutait vraiment et le comprenait un peu. Cet échange lui fit chaud au
coeur; sa journée d'hier était définitivement aux oubliettes de son cerveau. Le patron du café lui proposa
gentiment de se laver dans la petite salle de bains située à l'étage.
Quand Chris lui fit ses adieux un peu plus tard, ils échangèrent un long regard rempli d'estime
réciproque.

 

Une heure plus tard, alors qu'il traversait au ralenti un village, Chris sauta sur les freins en apercevant
la bâtiment de La Poste. Sans réfléchir, il se présenta au guichet et retira une belle somme
d'argent de son compte-chèques. "Qu'est ce que je suis en train de faire?" se demanda-t-il. C'était
comme si une force intérieure le poussait à agir ainsi.


A partir de là, tout s'accéléra. A l'intersection suivante, le panneau "Frontière 43 kilomètres" l'attira
comme un aimant. Il bifurqua sans hésiter et, en chantant sous son casque, enchaîna les virages
comme dans un rêve; sa moto se dirigeait d'un simple regard, il était le roi du monde sur cette petite
route sinueuse. Tout en restant concentré sur son pilotage, il put admirer le vol de quelques rapaces
au dessus des montagnes. En quittant la France, il ressentit une très forte émotion, un mélange
d'excitation et d'inquiétude. Il ne maîtrisait plus ses actes et cela faisait monter en lui une légère angoisse
; en même temps, il se sentait un homme libre. Il s'arrêta peu durant la journée et arriva dans
les environs de Valence alors que le soleil rentrait à la maison.


Un camping l'accueillit. Les palmiers, la mer en contrebas ; la France lui semblait très, très loin. Demain,
la semaine de travail reprenait mais il savait déjà qu'il ne serait pas présent à la réunion de service
du matin. Il regarda sa Transalp au repos sur sa béquille latérale; il lui trouva un air de voyageuse
et décida d'aller voir plus au sud comment les hommes vivaient. Il sortit son passeport de la
poche de son blouson, le contempla longuement; le Maroc était si proche...