La vision de Zaoutallaz au loin sonne comme une délivrance. Et plus encore la présence de quatre motos devant la petite maison qui semble faire office de restaurant alors que je pénètre dans ce village perdu au milieu du désert.

Deux semaines que je parcours seul les immenses étendues algériennes. Les deux derniers jours ont mis à contribution mes capacités physiques et mentales sur le plateau du Fadnoun. Dans ce lieu où seule la pierre a droit de cité, ma solitude y a atteint son paroxysme et j’ai dû puiser dans mes ressources afin de le traverser sans trop de dommages pour ma moto lourdement chargée et son pilote peu à l’aise sur cette piste accidentée.
Il y a quelques heures, il avait été douloureux de s'extirper du sac de couchage alors que le thermomètre installé sur ma moto indiquait une température de deux degrés sous zéro. Mon petit réchaud à essence m'avait toutefois offert un beau cadeau matinal en me permettant de boire un thé bouillant dans lequel j’avais pu tremper un bout de pain durci. On se satisfait de peu parfois…
J’éteins mon moteur sous le regard de Thomas, Herman, Martin et Herbert arrivés ici en fin de matinée, retardés par des crevaisons. Ces motards allemands ont au même titre que moi Djanet comme destination, cette oasis encerclée par le Tassili N’Ajjer. Ils m’invitent à m’asseoir avec eux pour partager le repas. Le propriétaire du local m’apporte le menu… disons plutôt qu’il dépose devant moi le seul plat disponible, une assiette garnie d’un mélange de pommes de terre et de pâtes (!) relevé par quelques oignons frits et un semblant de sauce tomate.
La première bouchée déclenche en moi une sensation inouïe. Mes papilles ont encore en mémoire les soupes déshydratées et les barres de céréales rapidement ingurgitées ces jours derniers et elles reçoivent ce plat rustique comme un mets délicat. Ce repas d’une simplicité totale, je le reçois comme un festin royal et le savoure lentement pour faire durer le plaisir. Chaque bouchée résonne en moi comme une bénédiction. Et c’est avec une énergie décuplée que je reprends le guidon de ma moto une heure plus tard.
Libye. Désert de l’Akakous. La nuit s’est installée et le froid avec elle. Nous nous rapprochons du feu de bois qui brûle au pied d’une imposante falaise de grès. Siakou, mon guide touareg, balaye d’un revers de main les braises et récupère la galette de pain qu’il a façonnée à notre arrivée dans ces lieux et qui a cuit sous le sable. Il m’en donne un petit bout que je porte à mes lèvres et déguste avec gourmandise. Le reste de cette taguella est découpé en petits morceaux et jeté dans la vieille marmite noircie au fond de laquelle mijotent quelques tranches de viande séchée. Le pain n’est pas destiné à accompagner notre repas mais fait partie intégrante du plat. Plus tard, sous un ciel magnifiquement étoilé, dans le silence du désert où nous allons passer la nuit, nous nous partageons notre modeste repas. Tout mon être le reçoit comme un véritable cadeau du ciel. C’est un mets rare que je porte à mes lèvres et il a une saveur incomparable.
Manger est pour l’être humain un acte indispensable à son maintien en vie. Dans notre quotidien, c’est devenu un acte banal. Le petit déjeuner du matin pris rapidement en écoutant les nouvelles à la radio, le repas du midi sur le pouce avalé avant la reprise du travail et le souper marquant la fin de la journée avant une nuit que l’on espère réparatrice. On se nourrit sans vraiment en prendre conscience, et trop fréquemment sans véritable plaisir.
Je réalise que, au cours de mes voyages au long cours, j’ai connu de nombreux repas à la frugalité affirmée, souvent dans des endroits perdus, désertiques et qu’ils m’ont pourtant transporté dans un état de grande joie. Parce qu’il avaient le goût de la rareté et du partage.
En définitive elles sont peut-être là les raisons de mon attirance si forte pour les voyages, dans ces moments sans cesse renouvelés d’une intensité extraordinaire qui les accompagnent et laissent en moi une précieuse et indélébile trace.

