Après avoir refermé la porte du garage, c'est le départ, les premiers tours de roues dans les faubourgs de la ville au petit matin. La traversée des Pyrénées avant de basculer en terre hispanique. Les tapas avalés rapidement dans les auberges en bord de route, les soirées animées dans les bars jusque tard dans la nuit. La découverte de l'Andalousie révélant les traces du passage des Arabes dans la région.

La traversée en bateau et l'arrivée sur le sol africain marquent une étape nouvelle dans le voyage. J'ai changé de continent et mon environnement me le rappelle. La djellabah a remplacé le pantalon et la robe, les ânes déambulent dans les rues des villages, mon regard se porte sur les maisons de terre, mes oreilles absorbent les appels à la prière du muezzin, mes narines réagissent aux senteurs des souks colorés.
Une deuxième frontière est franchie. Les dunes de sable à l'infini s'invitent dans mon champ de vision. Les gargotes esseulées où des repas frugaux me sont proposés deviennent des oasis merveilleuses au goût de festin.
De temps en temps, il y a des brèves et chaleureuses rencontres avec les routiers au volant de camions fatigués.
Il me faut composer avec les nuits glaciales du Sahara hivernal, blotti dans mon sac de couchage sous la mince toile de ma tente et les longues journées au milieu de paysages désertiques avec la poussière et le sable fin pour compagnons quotidiens.
Et, pour terminer, cette piste accidentée où j'évolue des jours durant à faible allure.
Au cours de cette longue descente vers le sud, j'ai senti la terre respirer. Je reste un étranger sur ce territoire car seuls ceux qui y naissent et y vivent peuvent revendiquer leur appartenance à l'endroit qui les voit grandir, mais il y a au fond de moi comme un début de compréhension de ce vaste pays.
Je pénètre dans Djanet qui m'apparaît comme une île au milieu de l'océan.
Je rencontre Hamid, et ce Touareg va être mon guide pour visiter ce magnifique désert du Tassili N'ajjer où surgissent, soudain, au pied d'une falaise, des peintures ou gravures rupestres, témoignage de la vie passée dans cette région.
Au cours des trois jours qui suivent en sa compagnie, une complicité s'installe entre nous. Hamid me questionne sur ma route, mes difficultés rencontrées sur l'éprouvante piste qui m'a mené jusqu'à Djanet, sur mes rencontres. Il m'apprend à lire la piste, les passages sablonneux. De mon coté, je l'interroge sur sa vie dans ce désert parfois si peu accueillant mais qui m'a envoûté. Nous sommes deux nomades de culture différente échangeant leurs idées. Je ressens alors un décalage avec les trois Français arrivés la veille par avion de Paris qui nous accompagnent . Je réalise qu'ils sont passés brutalement de l'hiver parisien au désert surchauffé, de la vie citadine aux étendues désertiques et que leur organisme n'a pas eu le temps de digérer un tel choc.
Je n'ai jamais effectué de voyage en avion, tout d'abord par amour pour la moto mais aussi parce que j'ai ancré au fond de moi ce goût pour une certaine lenteur à introduire dans mes longues virées. J'aime cette progressivité qui s'installe entre les premiers tours de roues dans la ville que je côtoie au quotidien et l'arrivée dans le ou les pays convoités. J'aime sentir tout mon être recevoir les changements qui s'opèrent autour de moi au fur et à mesure que je m'éloigne de mon pays natal. Et c'est ainsi que, sans prévenir, s'installe un état de félicité qui va magnifier le voyage entamé quelques semaines auparavant, comme si les pores de ma peau avaient fini par absorber ces nouveaux paysages, ces multiples rencontres, ces atmosphères différentes.
Cette accumulation de petites étapes, par touches successives, va donner au voyage qui se construit ainsi une dimension extraordinaire, avec un immense bonheur à la clef. Et ce lent cheminement intérieur vaut aussi pour le chemin qui me ramène chez moi atténuant ainsi le choc du retour à une vie quotidienne routinière. Avec, au final, cet énorme plaisir que j'éprouve lors du moment privilégié où je ramène ma monture à la maison. Voyager dans de telles conditions constitue un formidable espace de liberté que la vie sait nous offrir si on se donne la peine de le chercher.



