Au cours de ma petite et heureuse enfance, je me souviens des soirées dans la maison de mes grands-parents au coeur de ce village corrézien. Parfois, quand le repas était terminé, je m’éclipsais avec mon frère laissant les adultes à leur conversation.

Dans un coin de la grande salle à manger, notre jeu d’alors consistait à dénicher deux chaises et à les mettre l’une derrière l’autre. L’un d’entre nous s’installait sur celle de devant, le second occupait l’autre chaise. Dans notre esprit, elles représentaient notre « moto ». Nous avions alors envie de grands espaces et il nous fallait trouver ce qui ferait office de bagages . Les nombreux livres présents dans la maison remplissaient à merveille ce rôle et une grosse quantité prenait place sur les genoux de celui affecté au rôle de passager. Nous étions alors prêts à entamer un long voyage qui n’avait d’autres limites que celles fixées par notre imagination débridée de gamins en culottes courtes et nous partions sur les routes nées dans nos cerveaux en ébullition. Plus rien n’existait alors que cet itinéraire que nous peaufinions au gré de nos envies. Nous longions des cours d’eau, faisions halte près de vastes prairies pour un pique nique ou à l’orée des bois pour un campement avant l’étape du lendemain. Nous étions voyageurs de l’immobile.
Bien des années plus tard, j’ai le souvenir précis de cette journée estivale. Dans le garage familial , avec ma passagère de l’époque, nous avions déposé tout ce que nous estimions absolument nécessaire pour accomplir notre premier voyage avec notre Honda 125 CG. Nous avions entassé l’ensemble avec tout l’enthousiasme de la jeunesse dans les deux sacoches en skaï et le porte-bagages qui croulait sous la charge. Je la trouvais alors si belle, notre petite Honda en tenue de voyageuse.
Il ne nous restait plus qu’à partir. Le départ fut chaotique avec une moto qui tanguait tel le bateau ivre jusqu’à atteindre les 30 km/h, mais rien n’aurait pu décourager cette envie si forte de prendre la route… Jusqu’à la sortie de cette épingle serrée négociée au pas derrière un camion surchargé, lorsque j’accélérai vivement pour me débarrasser de cet encombrant véhicule. C’est sur la roue arrière que la manœuvre fut effectuée! Je m’arrêtai un peu plus loin le coeur battant à tout rompre. Je venais de découvrir à mes dépends qu’une bonne répartition du poids était absolument nécessaire pour assurer une certaine stabilité à notre moto. Rien de tel qu’un exercice pratique pour bien comprendre certains principes physiques…
Cette propension à charger mes motos au-delà du raisonnable me poursuivra cependant au fil des longs voyages que j’entrepris dans la foulée de cette première virée tunisienne. Je restai fidèle à mes rêves d’enfant qui naissaient à la vue de ces motos croisant mon chemin. Toutes faisaient battre mon coeur, mais seules celles dont une partie disparaissait sous le chargement avaient la faculté de me transporter dans un monde inconnu dont je percevais déjà le goût unique . Ces deux roues en apparence si peu aptes à transporter tout ce dont un voyageur a besoin incarnait pourtant pour moi l’idéal, celui d’un véhicule synonyme de liberté de mouvement et de plaisir conjugués.
C’est peut-être pour cette raison que j’évite de me moquer des motards que je vois, parfois, au guidon de leur gros trail muni de volumineuses sacoches alors qu’ils font le trajet maison-boulot. Rêver que l’on est en voyage, n’est-ce pas une belle introduction avant le vrai départ.






