Ma petite moto parcourt les quelques kilomètres du no man’s land entre le Maroc et l’Algérie. J’ai quitté ce matin la ville endormie de Figuig et j’ai choisi ce poste frontière plutôt que celui situé au nord du pays car je l’espère plus calme.

Quand j’arrive, je me dis que, niveau tranquillité, c’est gagné, car je suis tout seul lorsque je m’arrête
près du petit bâtiment à côté duquel une tente berbère a été montée. Un douanier s’approche et me prend en charge. Nous passons dans un premier bureau où il me demande de remplir en trois exemplaires un document. Je ressens à ce moment-là comme une sensation étrange, celle de me lancer dans un long marathon administratif.
Ma première impression s’avère juste puisque l’homme m’emmène dans une deuxième pièce d’où il
sort, nichés au fond d’un tiroir, trois exemplaires d’un nouveau formulaire qu’il me faut compléter avec mon stylo. Une troisième étape nous attend, c’est la déclaration de mon appareil photo, mais aussi du zoom et du flash qui l’accompagnent. Nous sommes seuls et je me demande si la tente n’accueille pas ses collègues en ce moment pour une sieste réparatrice. Je reste d’un calme olympien, obéissant sans l’amorce du moindre agacement à ses demandes multiples. J’ai compris que je ne roulerai pas beaucoup aujourd’hui. Plutôt que la confrontation, j’opte pour la convivialité en abordant, entre deux formalités, des sujets plus personnels comme la famille. Il a deux enfants et répond à mes questions mais il ne dévie pas d’un iota sa trajectoire bureaucratique ! J’ai compris que j’ai affaire à un champion hors pair dans son domaine et je ne cherche même pas à lutter. De temps en temps, je jette un coup d’œil discret à ma montre qui égrène les minutes, puis les heures.
C’est fait ! Les formalités sont terminées. L’homme me raccompagne à ma moto et me demande, sans l’ombre d’un sourire, de la décharger entièrement. Le soleil est haut dans le ciel et la chaleur monte d’un cran.
J’obtempère et pose, un à un, tous mes sacs sur la dalle de béton. Le douanier, avec une méticulosité
désarmante, entreprend alors de passer au crible TOUT le contenu de mes sacs. Même ma trousse à pharmacie a droit à toute son attention. Chaque médicament est ausculté, y compris les instructions d’utilisation ! Toute colère a disparu et c’est un grand sourire intérieur qui s’installe en moi devant un tel acharnement. Je poursuis ma discussion dans des domaines divers tout en sachant que rien ne fera dévier cet homme de ce chemin qu’il a décidé de tracer en voyant apparaître celui qui sera peut-être le seul voyageur à franchir cette frontière aujourd’hui.
Enfin, sans se départir de son attitude ferme et calme à la fois, il me dit : « Tout est en règle, vous pouvez ranger vos bagages ». Je meurs d’envie de prendre en photo l’incroyable scène autour de ma petite Honda mais ne me risque pas à un tel acte prohibé dans ce lieu. Je remballe patiemment tout mon barda, enfile mon casque et donne l’impulsion sur le kick pour réveiller le petit monocylindre.
La douanier soulève alors la vieille barrière cabossée en me disant, en guise d’au-revoir « Bienvenue en
Algérie ! ».
Libre comme l’air après ces cinq heures de formalités intensives, un doute me traverse l’esprit. Que serait-il
advenu s’il avait trouvé un billet de banque discrètement glissé entre les pages de mon passeport ? Il m’arrive parfois de me poser encore la question….
Un grand voyage ne se conçoit pas sans frontière. J’en ai connu de multiples et elles m’ont très souvent révélé des aspects surprenants. Tension extrême, désorganisation totale, douaniers « gourmands », attente
interminable. J’ai souvent pesté contre ces endroits dont l’existence n’est que le résultat du morcellement par certains de notre Terre pourtant unique, en de multiples territoires. Créant ainsi cette méfiance envers celui arrivant d’une région devenue étrangère.
Pourtant, je dois reconnaître que le franchissement de ces lignes imaginaires entre deux pays participe grandement à ce sentiment si agréable d’éloignement que j’éprouve quand je suis sur la route. A chaque passage de frontière, l’impression d’une porte qui se referme derrière moi fait partie intégrante du plaisir de voyager.
